dimanche 12 janvier 2014

Dans une société en bonne santé mentale, on fête toutes les fêtes sans soucis

Notes perso/ le titre du billet est une variation d'une phrase de kamel daoud tirée de sa dernière chronique relayée ci dessous, une façon d'évoquer plusieurs fêtes tombées en meme temps en ce moment à priori à célébrer normalement sans aucun souci, mais comme notre société ( pas seulement algérienne, mais arabo musulmane dans son ensemble ) n'est pas si épanouie que ça, alors, chacun brode, et les grands savants ne sont pas les derniers dans les techniques du crochet ou du point de croix

par Kamel Daoud

Raïna Raïkoum :

296420141435

Réveil sur une guerre des chiffres en Algérie. Pas celle de la superproduction nationale mais celle des origines. A quand remontons-nous ? A la date de nos parents ? De nos ancêtres ? De nos colons ? De nos chansons ? C'est selon. En gros, il y a encore guerre des calendriers : 2014 contre 2964 contre 1435. En gros c'est quand commence le temps chez nous ? Avec l'arrivée des juliens, romains et grégoriens ?

Avec l'arrivé des Français ? Des chrétiens ? Des Arabes ou avec le départ sans fin de nos ancêtres dans les profondeurs de nos terres ? C'est selon. Les origines se décident selon le bras, le déni, la force économique ou la croyance. Dans un pays en bonne santé mentale, on aurait fêté toutes les fêtes sans se soucier. Mais parce que le Présent est trouble, chacun en veut à l'autre à l'époque où les deux n'étaient pas encore nés au monde. Du coup, cette étrange guerre des calendriers des origines en Algérie. Par fatwas, interdictions ou exagérations. Dernière nouvelle, Ennayer de nos enfances aurait été interdit de fête et de festivité à Biskra.

Pourquoi ? On ne sait pas. A cause de Boumediene. De Benbella et de sa trinité « arabe». A cause du malheur d'être soi et de la honte de soi. A cause de la bêtise. Cela rejoint les interdictions par fatwas des enfants de Ibn Wahab le Saoudien et ses satellites dans le ciel. Pourquoi le pays en est arrivé à cela et continue ainsi ? On ne sait pas. C'est la tradition de la guerre peut-être : Quand on ne la fait pas aux autres, on la fait aux siens et à soi-même. Ennayer est une fête, pas une colonisation, ni une décolonisation, ni une invasion. Le pays a besoin de célébrations de récoltes, pas de déni de soi et des siens. On devrait alors y soigner en soi et dans les autres cette étrange maladie des origines que chacun cherche pour soi, à imposer aux autres ou à nier aux autres.

Il n y a pourtant pas d'Arabes de souche face à des tribus assimilées. Il n'y a pas d'Algériens de souche face à des tribus arabes importées. Il n'y a que des Algériens, ici, maintenant. La guerre des calendriers est une misère là où les calendriers sont une richesse. Je suis l'enfant de ma mère qui est la fille de ma terre et ainsi de suite. Je célèbre les miens. Je ne me cherche pas dans les cimetières et encore moins dans les cimetières des autres et leurs épopées. Ennayer est une fête algérienne, n'en déplaise à ceux qui veulent la garder pour eux, ou ceux qui veulent l'interdire aux autres. Je l'ai fêté enfant et adulte, avec le souvenir des récoltes anciennes et les mêmes rires. Le temps passé n'est plus ma maladie, j'en suis guéri par la lucidité et l'acceptation.

C'est du présent que je souffre et je ne le lui permets pas de remonter ses misères avers mes mémoires. Interdire Ennayer aujourd'hui est un dernier acte misérable qui, demain, ne sera plus. Nous avons tué la terre et les récoltes et nous voulons effacer la trace de leurs fêtes ou en faire le folklore de nos enfermements aux autres. A quand remonte dans le passé ? A 296420141435.

Fascinante et tragique cette obsession pour les temps passés et pas pour le temps qui passe. Pour le temps perdu et pas pour le temps que l'on perd.

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