jeudi 10 juillet 2014

Bourek Chorba frik, Djornane El Gosto et son captivant générique

Djornane El Gosto se détache, cette année encore, comme le meilleur programme télévisé du Ramadhan 2014. L’équipe de Abdelkader Djeriou, concepteur artistique, et de Ryad Rejdel, producteur (Studio 7), s’amuse chaque soir, à 20h30 sur El Djazaïria Tv à passer en revue l’actualité nationale et internationale avec humour et propos décalés. Un humour frais, intelligent et vif.

Les personnages utilisent le dialecte algérien avec ses différents accents et couleurs. Nabil Asli (Bahlitto), Moufida Addas (Hada El Guelmia), Madli (Mourad Saouli), Mohamed Khassani (Abou Obeida), Kamel Abdat (Dahmane), Nassim Haddouche (Mouhoub), Wassila Mokrane (Capsula) et Femina (Fatima Belabed) s’éclatent dans le «stah» (terrasse), censé représenter un territoire, un pays, une république. Tout se déroule dans ce «stah» avec une vue panoramique sur Alger by night.

Chaque soir des personnalités politiques, artistiques ou sportives sont imitées, critiquées. Tout le monde y passe : Mouloud Hamrouche, Ahmed Ouyahia, Ali Benflis, Vahid Halilhodzic, Ali Fawzi Rebaïne, Abderrahmane Djalti, Mohamed Aïssa, Abdelmalek Sellal, Cheb Billel, Rachid Nekkaz, Takfarinas, Cheb Yazid, Allaoua, Cheb Khaled… Le président Bouteflika est présent à travers la voix. Djornane El Gosto brasse large, pas de choix particuliers, ni de «cibles» à éviter. Les pots de peinture sont lancés sur ceux qui font l’actualité politique, culturelle, sociale et sportive du jour. Pas pour faire mal ou blesser, mais pour montrer parfois le côté absurde de certaines déclarations, positions ou décisions.

Djornane El Gosto, qui se décline donc comme un journal télévisé, est divisé en plusieurs rubriques : politique, culture, sport, météo et invités. Hada El Guelmia présente les nouvelles culturelles. «Dans le ‘‘stah’’, je suis la femme qui résiste et qui subit également la hogra. Je suis l’épouse de Madli qui me vole l’argent de la location et celui de l’Ansej», explique Moufida Addas. Abou Obeida représente le faux homme religieux. «Il interdit des choses aux gens et lui fait ce qu’il veut. Nous n’avons pas du tout l’intention de nous attaquer à la religion, mais nous voulons mettre en avant l’idée de la malsaine exploitation de l’islam à travers la barbe et le kamis parfois.

Le culte est d’abord une question de foi, de comportement et de moralité. L’année écoulée, des imams ont attaqué dans leurs prêches le personnage de Abou Obeida faisant le parallèle avec un compagnon du Prophète. Nous faisons de l’humour sans porter atteinte à la dignité des gens», soutient Mohamed Khassani dont le talent est justement révélé par Djornane El Gosto qui en est déjà à sa saison III.

«Dans les cafés, tous les tabous sont cassés»

«Nous avons de l’audace, mais nous savons que nous sommes en Algérie. Sans manquer de respect aux téléspectateurs, nous tentons de montrer au public certaines choses qui sont parfois difficiles à accepter», dit-il. «Nous faisons de la politique certes, mais c’est d’abord de l’humour. C’est pour cela qu’il faut s’intéresser aux détails. Je ne pense pas qu’on puisse parler de tabous en 2014 en Algérie. Dans les cafés, tous les tabous ont été cassés ! Les gens sont parfois réservés pour des questions liées à la religion, mais ce n’est plus le cas pour la politique. Tout est à découvert.

Notre manière d’aborder les sujets est peut-être audacieuse», soutient, de son côté, Nabil Asli. La présidentielle d’avril 2014 s’est invitée dans Djornane El Gosto d’une autre manière. Inévitable ! «La campagne électorale était une bonne matière dramatique. Nous sommes revenus dessus sans oublier l’actualité. Chacun de nous a la capacité d’imiter les personnalités, mais Nassim Hadouche est le plus fort. Dans l’imitation, il faut qu’il ait une certaine crédibilité dans le jeu. Chaque algérien a un ‘‘stah’’ dans sa tête, chacun voit le monde à sa manière.

D’où l’idée du ‘‘stah’’ dans Djornane El Gosto», ajoute Nabil Asli. Nassim Hadouche visionne des vidéos sur youtube avant de préparer l’imitation d’une personnalité. «Il s’agit en fait d’une caricature sur cette personnalité. Ce n’est pas une imitation intégrale. Pour moi, la personnalité du président de la République est la plus facile à imiter. Il y a une magie dans Djornane El Gosto avec cette vie qui émerge d’un ‘‘stah’’. Nous faisons notre autocritique après chaque épisode», relève Nassim Hadouche.

Kamel Abdat joue le rôle de Dahmane, un journaliste raté et nerveux qui mène la vie dure à son épouse Capsula. «Mais, c’est un rebelle, revendicatif. Il est toujours contre le système. Mais, pour cette saison, il est devenu plus fanatique. En Algérie, il y a un certain fanatisme religieux et régionaliste. A travers Dahmane, nous voulons toucher du doigt cette situation. Cela dit, nous essayons d’aborder tous les sujets en prenant en considération la société.

Nous ne sommes pas encore habitués à l’esprit critique, à la dérision et à la caricature», souligne Kamel Abdat. Selon lui, certains artistes n’ont pas aimé l’imitation qui a été faite d’eux dans Djornane El Gosto. «Nous n’avons pas de comptes personnels à régler. Nous essayons de tout parodier sans arrière-pensées, pour le plaisir du téléspectateur», dit-il. «Nous aimons tous les artistes. Nous les critiquons mais sans les blesser. L’année dernière, des artistes ont protesté. Pour nous, il s’agit d’hommes et de femmes publics qu’on peut aborder dans une émission d’humour.

Pour les répliques politiques, nous veillons à être précis, nous évitons l’improvisation. Ce qui n’est toujours pas le cas pour la culture. Les comédiens apportent leurs contributions aux dialogues», note Abdelkader Djeriou qui estime que les personnages sont «faits» pour le public algérien. Capsula est une femme qui s’intéresse au sport et qui est toujours sur les nerfs. «C’est à l’image de ce qui existe dans notre société. Les Algériennes sont nerveuses ! Ma relation avec Dahmane est toujours tendue. C’est ce qui existe également dans la vie de tous les jours», souligne Wassila Mokrane.

Amina Belabed est la nouvelle recrue du «stah», elle interprète le rôle de Fémina, celle qui défend la cause de la femme. Cette comédienne du théâtre a partagé la scène avec Abdelkader Djeriou pour la pièce Sawaïd. «Avant de venir, j’étais fan de Djornane El Gosto. Et je le suis toujours. Au début, il était difficile pour moi de rentrer dans l’ambiance. L’équipe m’a beaucoup aidée avec des conseils. Il n’y a, parmi eux, aucun égoïste. Il s’agit de vrais artistes, généreux. J’avoue que je suis gâtée. Nous sommes une grande famille», confie-t-elle.

Elle plaide pour «la banalisation» de certaines choses et briser les faux interdits. «Cela fait quatre ans que nous sommes ensemble. Notre force est dans le travail collectif. Chacun a sa touche dans le ‘‘stah’’», soutient Mohamed Khassani. «Nous encourageons celui qui fait une bonne prestation et critiquons celui qui n’assure pas bien son rôle. L’équipe de Djornane El Gosto c’est comme les doigts d’une seule main, unis. Nous avons pris l’habitude de rompre le jeûne entre nous, loin de la famille. Le soutien du public nous fait tout oublier», estime Wassila Mokrane.

Rythme infernal

«Je termine à 4h du matin, me lève vers 11h, lis d’abord la presse et puis j’écris le scénario entre 12h et 15h30. A 16 h, je fais les répétitions avec les comédiens jusqu’à 19h30. Après le f’tour, vers 21h30, on commence le tournage jusqu’à 4h. Chaque jour. C’est un rythme infernal, parfois ça joue sur le moral. Il y a la pression du temps et celle du public», confie Abdelkader Djeriou. L’équipe de Djornane El Gosto suit tout ce qui s’écrit sur l’émission et sur les réseaux sociaux et sur internet. «Notre public nous suit depuis les deux précédentes saisons. Nous avons donc un fardeau sur les épaules.

On essaie alors d’apporter un plus dans cette saison III. Le concept nous limite quelque peu, mais nous avons essayé d’aborder des thèmes que nous n’avons pas traités l’année dernière, comme les conflits politiques, la situation au FLN ou les mythes qui entourent la politique. Le numéro sur Hamrouche a été apprécié par exemple. Les déclarations des hommes politiques nourrissent Djornane El Gosto. Nous offrons donc de la politique dans un plat facile à digérer pour le large public», estime Abdelkader Djeriou. Il rejoint l’idée de Nabil Asli sur l’absence de ligne rouge. «La ligne rouge existe dans la tête des artistes. Notre objectif est de divertir le public d’une manière différente.

Certes, il existe des limites, mais nous tentons d’aller jusqu’au bout dans notre folie. Cela dit, les politiciens algériens ne sont pas habitués à ce genre d’humour. Nous ne sommes ni avec eux ni contre eux. Nous donnons un autre point de vue d’artistes. Aucun artiste n’a été invité aux consultations d’Ahmed Ouyahia sur la Constitition ! Pour construire un pays, la culture c’est très important», appuie Abdelkader Djeriou. «Les lignes rouges, c’est entre nous. On essaie d’éviter les termes qui peuvent heurter les gens. On trouve toujours le mot qu’il faut, le mot consensuel.

Nous nous concertons entre nous. Je peux dire qu’il s’agit d’un succès collectif grâce à un échange continue d’idées», reprend Moufida Addas. Selon Abdelkader Djeriou, aucun numéro de Djornane El Gosto n’a subi de censure. «Il nous est parfois difficile de marcher dans la rue. Je suis très honorée lorsque les gens nous arrêtent pour nous dire ‘‘Yatikoum essaha’’. Certains nous critiquent. Nous acceptons les critiques fondées. Notre émission est une image de ce qui existe réellement», souligne Moufida Addas.

Fayçal Métaoui EL WATAN

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